Enquête "à la romaine"

Caedes in caldario

(Le Mystère de la chambre chaude)

DRAMATIS PERSONAE
 Publius Quirinus Severus, Senator
 Publius Quirinus Brutus, P. Quirini Severi filius natu major
 Lucius Quirinus Domitianus, P. Quirini Severi filius natu minor
 Traex, P. Quirini Severi servus
 Castor, balneorum servus
 Proculus, alter balneorum servus
 Iulius Calceus, grammaticus


I

“RRRRRRRAAAAAAAAAAAAAAHHHHH !”
Un cri inhumain, rauque, ébranla les murs des thermes de Cûmes, charmante petite ville de Campanie.
En cette torride journée d’ides du mensis sextilis, nombreux avaient été les hommes qui s’étaient rendus au forum pour parler politique ; puis, la chaleur se faisant plus cuisante que la lame du glaive trempée par le forgeron, ils étaient allés se détendre et se laver de la sueur et de la poussière aux thermes.
Parmi eux se trouvait le fameux grammaticus Iulius Calceus, qui devait rejoindre une vieille connaissance de jeunesse, le sénateur et patricien septuagénaire Publius Quirinus Severus, dans le caldarium. Après s’être dévêtu dans l’apodyterium, Calceus était allé faire un petit tour à la palestre, afin de dérouiller ses muscles par quelques exercices sportifs. Il s’était ensuite dirigé, ruisselant de transpiration, au frigidarium. Là, il s’était délecté un bon moment de la fraîcheur de l’air, et plus encore de l’eau froide qui avait purifié son corps. C’est là que, nettoyant son corps avec un strigilis, il était tombé sur P. Quirinus Domitianus, fils cadet de Severus, avec qui il avait discuté pendant une bonne demi-heure. C’est à ce moment précis, alors que tous deux se dirigeaient vers le tepidarium afin de rejoindre Severus et son fils aîné, Brutus, que ce cri inhumain avait retenti, puissant, et dont l’écho résonna plusieurs secondes sous les dômes luxueux des thermes.
Calceus et Domitianus se mirent alors à courir et tombèrent sur l’esclave de Severus, Traex, qui attendait son maître dans le tepidarium, juste à côté de la porte du caldarium encadrée de deux colonnes de marbre. Tous trois se précipitèrent dans la pièce surchauffée. Tout d’abord, au milieu des brûlantes et brumeuses volutes qui emplissaient le caldarium, il n’aperçurent qu’une silhouette recourbée. En s’approchant, ils découvrirent alors avec effroi le cadavre de Severus gisant dans l’eau empourprée du labrum, sa toge prétexte ensanglantée. Pétrifiés, Domitianus et Traex virent Calceus s’approcher du corps pour constater que l’âme du sénateur s’en était allée dans la sombre demeure de Pluton…

II

Après les premières constatations d’usage, Calceus (qui avait autrefois étudié la médecine avec un célèbre disciple d’Esculape) put déduire que le meurtre – car il s’agissait bien d’un meurtre ! – avait été causé par un coup de stylus qui avait transpercé la toge sénatoriale et plongé profondément dans le cœur de Severus. En outre, au vu de l’état du cadavre, le forfait avait dû avoir lieu entre une heure et quelques minutes avant la découverte du corps. A première vue, donc, rien que de très banal : le meurtre d’un sénateur opulent et influent – et donc pourvu de nombreux ennemis en tous genres !
Et pourtant… Il y avait un hic ! En effet, après que les trois hommes étaient entrés dans le caldarium, passé le premier moment de stupeur, ils avaient vite fait le tour de la pièce afin d’y chercher un éventuel meurtrier. Car celui-ci devait être encore dans la pièce, puisqu’il n’y avait qu’une issue – l’entrée du caldarium – gardée tout le temps par Traex. Cela était confirmé par Castor, esclave des Thermes, qui surveillait en permanence le tepidarium. Or ils n’avaient trouvé personne ! Ainsi donc, le problème était celui-ci : un homme mort avait été retrouvé assassiné dans un caldarium dont l’entrée était gardée et dont les fenêtres n’offraient aucune issue possible, puisqu’elles se trouvaient à presque 16 pedes de hauteur et que leurs croisillons ne mesuraient pas plus d’un demi-pes de largeur.
Conclusion, à laquelle tout être sensé fût parvenu : ce crime était impossible, à moins qu’il ne fût dû à l’intervention de Jupiter ou de quelque autre divinité courroucée ! Cependant, Calceus ne croyait guère à cette dernière hypothèse : il pensait plutôt que le meurtre avait bel et bien été commis par un être de chair et de sang et que lui, Calceus, ne prenait pas l’affaire par le bon bout de l’intelligence. Si Minerve existait, c’était le moment où jamais de se manifester !

III

Calceus procéda donc à plusieurs entrevues avec les protagonistes du drame, en cherchant s’ils avaient un alibi ou un mobile quelconque à la mort de Severus. De tout cela, il ressortit que :

Domitianus, le fils cadet, avait un alibi pour les trente minutes précédent le crime. Après divers interrogatoires, Calceus apprit cependant que le paterfamalias et le fils étaient fâchés à mort. La raison : Severus ne supportait pas que Domitianus exerçât pour métier celui d’oiseleur : il s’était spécialisé dans l’importation et l’élevage d’oiseaux exotiques, tels que le perroquet, par exemple – ce que son père refusait tout net, qui espérait pour son fils une brillante carrière politique.

Brutus, le fils aîné, n’était pas non plus le bienvenu dans la domus de son père, depuis qu’il avait décidé d’épouser une jolie puella sans le sou, alors que Severus voulait le marier à une matrona veuve de Rome aussi riche que laide, et menaçait de le déshériter s’il ne se pliait pas à ses volontés. Quant à son alibi, Brutus était resté toute l’après-midi à la popina jouxtant les thermes. Il y avait été rejoint par son amante, la jeune et jolie Cornelia.

Traex, l’esclave et souffre-douleur permanent de Severus, en avait assez de subir les humiliations et les coups de flagellum de l’impitoyable et cruel dominus. Son alibi : il était resté près de l’entrée du caldarium, sous la surveillance avisée de Castor, l’esclave des thermes.

L’autre esclave attaché aux thermes, Proculus, avait été, comme l’apprit Calceus, l’amant passionné de Severus, voilà quelques années. Malheureusement, ce dernier avait trouvé plus jeune et plus beau et éconduit sans ménagement Proculus, en le gratifiant d’une bourse emplie de sesterces. Celui-ci se tenait à l’entrée des thermes, où il tenait la caisse, lorsque le cri avait retenti.

IV

« Beaucoup de suspects », pensa Calceus. « Trop, peut-être ! » C’est alors qu’il repensa à l’ultime indice qu’il avait découvert : dans la toge prétexte, coincé entre les plis, il avait trouvé un minuscule morceau de parchemin sur lequel était écrit « AVIS ». Tout le reste du parchemin avait disparu, probablement déchiré et emporté en hâte par l’invisible assassin ! Que voulait donc dire ce mot ? Le meurtrier avait-il donné son « AVIS » à Severus ?... C’est alors que la sagesse de Minerve toucha de ses limpides lumières l’esprit embrumé de Iulius Calceus. Il comprit ! Il sut alors qui était le mystérieux assassin invisible et comment il avait commis son audacieux forfait. C’était si simple, si évident ! C’était bien sûr grâce à l’ « AVIS » de l’assassin !...
Evidement, cher lecteur perspicace, tu as toi aussi trouvé la solution !

EXPLICATIO

Bien sûr, le meurtrier est… le fils cadet, Domitianus ! Comme il a été dit plus haut, son père ne voulait pas entendre parler d’oiseaux pour sa profession… Et c’est justement grâce à un oiseau que Domitianus a pu perpétrer son crime ! En effet, comment dit-on « oiseau » en latin… ? « Avis » (qui a donné « avion », « aviculture ») ! Et grâce à quel oiseau ? Le perroquet, bien sûr ! Comment Domitianus s’y prit-il ? Il arriva aux thermes une heure plus tôt, sachant que son père s’y trouvait. Il rejoignit Severus au caldarium, où il était seul, car il faisait une chaleur torride ce jour-là, donc il y avait peu d’amateurs dans la pièce chaude. Domitianus sortit son stylus pointu, caché sous son pagne, et le plongea dans le cœur de son père. Il arracha à son père le parchemin dans lequel il lui avait donné ce rendez-vous factice, puis ressortit par la porte du caldarium et attendit dans le tepidarium l’arrivée de Calceus. Pendant ce temps-là, un de ses associés avait fait entrer un perroquet par les croisillons des fenêtres du caldarium. C’est ce perroquet qui poussa au moment venu le « cri inhumain, rauque » que tout le monde prit pour le râle de Severus. Puis, l’oiseau ressortit par une des fenêtres, caché par les volutes de chaleur, à l’instant où Domitianus, Calceus et Traex entraient dans le caldarium. Ainsi, Domitianus avait un alibi inattaquable, puisqu’il était en compagnie du grammaticus au moment supposé du crime. Un drôle d’oiseau, ce Domitianus, n’est-ce pas ?