Les joueurs de Skat

Les joueurs de Skat

 Introduction/présentation

  •  Titre : LES JOUEURS DE SKAT
  •  Auteur : Otto DIX, artiste Allemand né en 1891 mort en 1969
  •  Date : 1920
  •  Format : 110 x 87 cm
  •  Technique : huile sur toile et collages
  •  Lieu de conservation : Galerie Nationale de Berlin

 

Le peintre :

Otto Dix est un peintre allemand du XXe. Il est né en 1891 à Untermbaus et est mort en 1969 à Singuen.

Dix s’est engagé en 1914 dans une compagnie de mitrailleurs. Il a combattu pour l’Allemagne lors de la première Guerre Mondiale en France et en Russie. Il reste très marqué par la guerre. Peindre lui sert de thérapie. Il souhaite montrer toute l’horreur de la guerre à travers ses oeuvres. Il réalise environ 600 dessins, gouaches, aquarelles qui sont comme des notes, prises sur le vif ou à l’occasion d’un souvenir qui resurgit, A cela s’ajoutent des œuvres mûrement travaillées : des toiles comme La tranchée, une série de 50 eaux fortes intitulées Der Krieg (la guerre), d’autres toiles représentant le monde dérisoire des mutilés : les Mutilés de la guerre, Mutilés jouant aux cartes, le Marchand d’allumettes, Pragerstrasse...

Otto Dix faisait partie d’un courant pictural appelé « Expressionisme », les artistes de ce courant laissent libre cours à leur imagination et n’hésitent pas à exprimer leurs sentiments au travers de leurs œuvres quitte à choquer si besoin. Ce mouvement est né en Allemagne au début du XXème siècle, il s’agit d’une peinture agressive qui prend position et critique la société.

 Description / interprétation

Ce tableau représente une scène banale de la vie quotidienne où des hommes jouent aux cartes. Ceux-ci sont installés à la terrasse d’un café. Les pages de journaux collées à l’arrière plan indiquent la temporalité : nous sommes en Allemagne après la première guerre mondiale.

Au second plan on trouve sur la droite un porte manteau , au dessus des trois hommes sont affichés des articles de journaux allemands qui font référence au conflit Franco-Allemand pendant la première Guerre Mondiale et en haut à gauche du tableau un lampadaire (où l’on distingue une tête de mort) éclaire la scène.

Au centre de son tableau on peut voir les trois personnages principaux jouer aux cartes assis autour d’une table à la terrasse d’un café le soir.

Le premier personnage, celui de gauche est un homme. On ne peut pas lui donner d’âge tellement sa peau est abîmée. Cet homme est disproportionné, il a une jambe de bois et joue aux cartes avec le pied qui lui reste. Le joueur dont la manche droite est vide, sort de sa manche gauche une main articulée avec laquelle il pose ses cartes sur la table. De son oreille part un tuyau qui lui permet d’entendre la conversation. Il doit avoir perdu l’audition lors de la guerre.

Le second personnage, au centre, joue aussi aux cartes. Il lui manque une partie de la peau de la tête : il a été scalpé. Il a deux moignons à la place des jambes qu’il a perdues à la guerre. Si on regarde son corps on voit qu’il n’est fait que d’os, il n’a pas de peau. Ce personnage a un œil de verre et n’a pas d’oreille. Le troisième personnage n’a pas de jambe, il est posé sur une sorte de socle en fer. Contrairement aux deux autres personnages il a ses deux mains mais l’une des deux est articulée comme un robot et l’autre est aussi une prothèse. Sur son veston il porte une croix germanique : signe de ralliement des Allemands.

Les mutilations renvoient bien sûr à la violence subie pendant la guerre mais aussi de l’impuissance des médecins à réparer les corps dont témoigne le recours à l’appareillage prothétique. Celui-ci s’apparente à une forme de camouflage ou de cache misère : il s’agit de tenter de rendre invisible les destructions subies.

Ainsi, chez le joueur de droite, au-dessus de son col officier, une prothèse tente de combler l’absence de mâchoire inférieure. Son articulation repose sur un système de poulies qui masque en partie, une large cicatrice de la joue gauche. Un assemblage de pièces en aluminium soutient sa lèvre inférieure fournie. L’extrémité du nez du joueur de droite est recouverte d’un bandeau en cuir noir noué autour de sa tête. La coiffure est soignée, l’œil et le sourcil du côté apparent semblent avoir été épargnés. Sur sa prothèse, le peintre a apposé une inscription.

Le joueur du centre a posé une partie de ses cartes sur la table, les maintenant droites par le biais d’un support en argent. Il tient le reste de sa donne dans la bouche. Son visage, comme celui de son voisin de gauche, porte une prothèse qui remplace sa mâchoire inférieure sans parvenir toutefois à dissimuler une perte de substance importante de la joue gauche. Il porte une demi-moustache noire relevée. Son œil gauche est fixe, artificiel.

Si on s’intéresse aux couleurs on voit qu’il n’y a pas de couleurs vives. Toutes les couleurs tournent autour du verdâtre, noir, et bleu foncé. On voit aussi que les lignes du tableau sont très confuses. Elles sont toutes cassées. Il n’y a pas d’équilibre dans le tableau. Ces lignes confuses et ces couleurs froides mettent le spectateur très mal a l’aise tout en l’amenant à accepter les idées du peintre. L’utilisation du clair/obscur nous révèle les corps d’anciens soldats démembrés. On note ainsi l’absence quasi-totale de membres inférieurs, remplacés par des pilons ou des jambes de bois articulées. Ces trois caricatures sont donc vraiment exagérées. Ils sont difformes , estropiés, affreux. Peut être qu’Otto Dix les a peints de telle sorte qu’ils fassent peur aux gens ?

Les Joueurs de Skat mettent en exergue à la fois la violence nouvelle infligée aux corps des combattants par la guerre moderne et les tentatives de reconstruction des corps par la médecine. Le corps se pose ici en trait d’union entre la guerre et la médecine. Dans les Joueurs de Skat, Otto Dix concentre toute son attention sur les dégâts faits aux corps. Le recours à la technique du collage renforce l’idée d’un assemblage des corps réalisé à partir de pièces hétéroclites. En effet, aux corps disloqués s’ajoutent des corps étrangers, les prothèses intégrées ou imbriquées dans les corps. Les corps apparaissent ainsi mécaniquement assemblés.

Le peintre parvient à métamorphoser l’effroyable et le hideux en grotesque voire en ridicule. Dans l’exhibition tout d’abord par les anciens combattants de leurs propres mutilations, dans le fait qu’ils trouvent dans leurs blessures une fierté, une forme de valorisation voire d’héroïsation.

Le joueur de droite porte d’ailleurs sa Croix de Fer. La perte de dignité est poussée ici jusqu’à l’impudeur comme le souligne le sexe apparent du joueur de droite. Les corps ressemblent à des marionnettes, conséquence de la folie guerrière. Le ridicule se retrouve ensuite dans les prothèses auditives que Dix représentent comme un jouet : le joueur de gauche porte un tuyau qui part de son oreille droite jusqu’à une petite cornette posée sur la table ; de même que chez le joueur qui fait face, sort de son oreille gauche, comme son voisin de droite, une sorte d’amplificateur.

Le jeu de cartes (le Skat) rassemble trois joueurs, telle une association macabre Les trois joueurs nous montrent leurs jeux. S’ils semblent avoir les cartes en main, le contenu est dévoilé parce « les jeux sont faits ». Ces derniers étaient même truqués puisque l’on remarque deux cartes identiques. Leur destin leur a échappé, il était écrit

La gamme chromatique employée volontairement par Otto Dix exclue ici les couleurs vives. Le peintre travaille à partir d’un camaïeu de bruns, bleus et de verts foncés qui n’est pas sans rappeler les couleurs militaires (camouflage). On peut parler de clair obscur.

La construction du tableau manque d’équilibre, Dix organise volontairement celui-ci en une succession de lignes confuses ou brisées